Célébrer la vie
Le lundi 31 mars 2025

Entretien avec Angelin Preljocaj, chorégraphe de Requiem(s).
Votre création aborde le deuil, une expérience que vous avez traversée personnellement. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire le cœur de cette pièce ?
En 2023, j’ai perdu beaucoup d’êtres chers : en premier lieu mes parents, disparus à six mois d’intervalle, mais aussi plusieurs amis. Il était donc temps d’interroger le deuil à travers le corps et de créer une composition chorégraphique sur la mort et la perte. Paradoxalement, ce requiem chorégraphique est une façon de célébrer la vie. De ces blessures, qui ne se refermeront peut-être jamais, peut naître la joie de raviver la mémoire de ceux que nous avons aimés.
Ritualiser la mort permet de l’apprivoiser. Votre pièce Requiem(s) s’inscrit-elle dans cette démarche ?
L’un des points de départ a été Les Formes élémentaires de la vie religieuse d’Émile Durkheim. Dans cet essai, le sociologue montre comment la civilisation prend corps dans les rituels de mémoire. Le requiem s’inscrit dans cette tradition et joue un rôle structurant au sein de notre société et de notre collectivité. Il ne s’agit pas forcément d’être dans un recueillement triste ; il peut y avoir de la joie, de l’énergie.
D’autres philosophes sont cités dans votre pièce, comme Gilles Deleuze. Comment cette réflexion nourrit-elle votre création chorégraphique ?
Il s’agit d’un extrait de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, dans lequel il évoque notamment la honte d’être un Homme, éprouvée par Primo Levi à son retour des camps. D’autres philosophes m’ont inspiré, comme Roland Barthes avec son Journal de deuil. Mais c’est aussi la joie tragique selon Nietzsche, ou encore celle du pasteur Louis Pernot et du philosophe Clément Rosset, qui la considèrent comme une force majeure, englobant à la fois les dimensions négatives de l’existence et leur remède.
Votre titre fait référence aux messes pour les morts, tradition remontant au Moyen Âge, et votre pièce se conclut sur une séquence en musique rock. Comment avez-vous articulé toutes ces références musicales ?
Je ne voulais pas chorégraphier « le » Requiem de Mozart, de Fauré ou de Ligeti, mais proposer une texture musicale hétéroclite et y ajouter des créations sonores. Ainsi, j’ai mêlé différents requiems à des extraits de messe et de cantates.
Propos recueillis par Solène Souriau • mars 2025